Lectures du mois

Lectures d'août 2026

Daniel Ducharme

Cloutier, Raymond. Fin seul / récit. La Presse, 2018

Fin seul est une autofiction. En une quarantaine de tableaux, l'auteur raconte des pans de son enfance de 1948 à 1966. De courts textes sous écrits au temps présent, au "je". Un essai mieux réussi que celui de Christian Tétreault (voir ci-dessous). Mais cela ne m'a pas enchanté. Peut-être suis-je trop difficile ? Je ne sais pas. En revanche, je sais que je ne procéderais pas comme ça pour me pencher sur mon enfance.

Connelly, Michael. Sans âme ni conscience / traduit par Robert Pepin. Albin Michel, 2026

Le denier Connelly a pour héros Mickey Haller, l'avocat à la Lincoln, même s'il l'a remisée depuis longtemps. Rappelons qu'il s'agit du demi-frère de Harry Bosch. On parle ici d'un roman judiciaire, et non policier. Mais Connelly aborde le sujet de l'heure : l'intelligence artificielle générative, l'IA quoi. Au début, l'intrigue est un peu lente à démarrer, mais tout déboule en deuxième partie, et on ne peut plus lâcher ce bouquin. Je lis tous les Connelly. Je manque donc d'un peu d'objectivité pour en faire la critique...

Dubois, Amélie. Chick Lit 1- La consœurie qui boit du champagne. Les Éditeurs Réunis, 2011

Pourquoi ne pas lire une autrice à succès pour changer ? Amélie Dubois a pour cible un public féminin, mais cela n'empêche pas que je me suis bien amusé en lisant les péripéties de la consoeurie, quatre amies d'enfances bien soudées qui se dotent d'un code de vie pour "normaliser" leurs relations avec les gars. Si ça avait été des gars au lieu de filles, est-ce que ça passerait aussi bien ? Je n'ose pas poser la question. N'empêche que, dans le genre léger, c'est assez bien réussi. Je ne lirai pas la suite, toutefois...

Dumas, Alexandre. Vingt ans après. c1845

Œuvre étonnante que Vingt ans après, la suite des Trois mousquetaires. Étonnante parce que les héros ont pris vingt années de plus et, par le fait même, du plomb dans l'aile… En ce sens qu'ils ne se gênent pas pour repartir en bataille, non plus pour une cause, mais pour les honneurs, les titres, la fortune. La gloire n'est plus aussi glorieuse, quoi… Le roman débute alors que le cardinal Mazarin est aux prises avec une révolte des nobles, ce qui correspond à l'épisode de la Fronde dans l'histoire de France (1648-1653). Plus historique que Les Trois mousquetaires, même s'il est plus lent à démarrer, Vingt après s'avère un roman fascinant. Une véritable ode à l'amitié, laquelle transcende les causes politiques.

Saramago, José. La lucidité / traduit du portugais par Geneviève Leibrich. Seuil, c2004, 2006

Je me suis plongé dans la lecture La lucidité de José Saramago, un écrivain portugais, prix Nobel de la littérature, dont j'ai lu — il y a quelques années — Les intermittences de la mort, un roman fascinant. La lucidité est dans le même genre. Dans ce roman, lors des élections municipales, les habitants de Lisbonne ont voté à 83% blanc, c'est-à-dire qu'ils ont annulé leurs votes. Du jamais vu. Cela a eu l'effet d'une bombe en haut lieu et, après des discussions sans fin entre les ministres réunis en conseil, on a considéré ce mouvement comme une insurrection. Malgré une enquête, appuyée par l'envoi de plusieurs espions parmi la population, on n'a pas réussi à comprendre ce mouvement de foule vers l'annulation du vote. Craignant pour l'avenir de la démocratie, le ministre de la Défense convainc ses collègues de proclamer l'état de siège à Lisbonne. Saramago pousse l'absurdité à son niveau maximal et, qu'on le veuille ou non, ça fait réfléchir...

Tétreault, Christian. Cette vie parfaite / préface de Patrick Lagacé. Ed. de l'Homme, 2026

Ayant le projet de rédiger une chronique de mon enfance, je lis régulièrement ce genre d'ouvrages, des mémoires ou des autobiographies — même si je ne crois pas au concept d'autobiographie, simplement parce que ça n'existe pas, car il s'agit toujours d'un acte de mémoire dynamique (je m'en expliquerai ailleurs qu'ici…). Dans Cette vie parfaite, l'auteur raconte l'année de ses dix ans, qu'il a passée dans le secteur Chomedey à Laval. Malheureusement, je n'ai pas accroché au style de l'auteur qui, à mon avis, manque de distanciation, de détachement. Et puis les Éditions de l'Homme, franchement, ne savent pas faire des maquettes. Quelle est cette idée de mettre les dialogues en puces ? Certains amateurs de l'autoédition font ça, pas une maison ayant pignon sur rue !

Bandes dessinées

Gibrat. Le sursis & Le vol du corbeau. Dupuis, 1999-2005 (Aire Libre), 4 vol.

Julien, un soldat que tout le monde croit mort, revient à Cambeyrac, une petite ville troublée par la guerre. Sa tante le cache dans la maison de son instituteur, juif et communiste qui n'est pas prêt de revenir… Amoureux de Cécile, la serveuse du café. Dans Le vol du corbeau, l'auteur raconte l'histoire de Jeanne, la sœur de Cécile (voir Le sursis). Toujours dans le contexte de la Deuxième guerre, on apprend la mort de Julien. Jeanne, communiste et résistante, tombe amoureuse de François, un gentleman cambrioleur, qui finira pas se faire arrêter par les Allemands. Une belle histoire — même si elle ne finit pas vraiment bien — avec de beaux dessins dans le décor tragique de la guerre, cette maudite guerre.

Rabagliati, Michel. Paul à la maison. La Pastèque, 2019

Je me prends au jeu : j'adore les bandes dessinées de cet auteur — ou peut-être devrais-je plutôt parler de romans graphiques, termes de l'air du temps. Ce Paul à la maison est sombre, lucide, implacable face aux enjeux de l'existence, du vieillissement, de la finitude. Dans ce roman, Paul perd sa mère, sa fille s'en va tenter sa chance à Londres et sa femme l'a quitté depuis quelque temps. Il vit seul dans sa maison de Ahuntsic avec son chien, son voisin grincheux — un vieil Italien qui ne parle qu'anglais, même s'il vit au Québec depuis soixante ans ! Cette bédé illustre, avec brio, la difficulté de vivre dans un monde sans cesse en changement, et rarement pour le mieux. Magistral.

Rabagliati, Michel. Paul dans le métro et autres histoires courtes. La Pastèque, 2005

Paul dans le métro n'est pas un roman graphique comme les deux précédents. Il s'agit d'un ensemble de petites histoires, parfois assez amusantes. Mais ça laisse l'impression que la maison d'édition a décidé de publier des premiers dessins de l'auteur. On est très loin de Paul à la maison.


Pierre Rivet

Aichner, Bernhard. Vengeances. L’Archipel/Thriller, 2014

L’auteur de ce roman policier est autrichien et l’action se passe dans le Tyrol autrichien. « Brünhilde déteste son prénom. Elle déteste plus encore ses parents adoptifs, propriétaires d'une entreprise de pompes funèbres. Lors d'une croisière, Blum — comme elle se fait appeler — décide qu'il est temps pour eux de mourir. Huit ans plus tard, elle vit avec l'homme qui le premier a répondu à son appel de détresse. Mark est policier. Blum a repris et modernisé l'entreprise familiale. Ils sont les parents de deux fillettes de 3 et 5 ans. Ils sont heureux. Mais la moto de Mark est percutée par une voiture. Tout sauf un accident. Blum découvre que Mark enquêtait sur l'enlèvement de Dunja, une jeune Moldave séquestrée et torturée par cinq hommes masqués. Pour venger Mark, Blum décide de les retrouver.... » (4ème de couverture). Un genre de Dexter dans le décor de « La mélodie du bonheur ». Assez invraisemblable, tout semble facile dans cette histoire, l’héroïne retrouve les meurtriers sans difficultés (c’est bien juste si ils ne viennent pas sonner à sa porte, faut dire que le Tyrol ce n’est pas l’Amérique), et elle les élimine tout aussi facilement et cruellement. J’avais vu venir le punch final assez rapidement. Il y a une suite que j’éviterai de lire, et je vous conseille d’en faire autant.

Celestin, Ray. Carnaval. Cherche Midi/Thrillers, 2015 / Mascarade, 2017 / Mafioso, 2019

Je vais vous parler de ces trois livres d’un coup puisqu’ils sont liés. Il s’agit en fait d’une tétralogie. Ray Celestin est anglais et il a composé ces romans en s’inspirant des méthodes de l’Oulipo. Chaque livre à lieu dans une ville différente, à une époque différente, une saison différente, avec un événement météorologique différent et, comme musique d’ambiance, un morceau de jazz emblématique. « Carnaval » se déroule à la Nouvelle-Orléans au printemps 1919, et la ville est menacée d’une crue et d’un tueur en série, « le tueur à la hache ». L’action de « Mascarade » se déroule en 1927, à Chicago, alors que la ville est aux prises avec une canicule d’été. Et « Mafioso » se déroule à New-York, en 1947, avec la ville qui est embourbée sous une tempête de neige. Ce qui lie ces trois livres ce sont des personnages récurrents : une détective noire travaillant pour Pinkerton, et amie d’enfance de Louis Armstrong (qui joue un rôle dans chaque roman), et un policier d’origine irlandaise marié à une noire. On retrouve aussi beaucoup de personnages historiques qui s’intègrent parfaitement dans les histoires. Et pour ce qui est de ces histoires, il faut dire que ce sont de petits bijoux. Les intrigues sont intéressantes, bien menées, et tous les fils des différentes intrigues que comportent chaque roman finissent par se liées de façon subtile. Et les personnages sont très bien décrits, même la psychologie des personnages « secondaires » est bien élaborée. Bref, je n’ai que de bons mots à dire sur ces trois livres et je ne peux que vous conseiller vivement de les lires. Maintenant, la mauvaise nouvelle. C’est une tétralogie, donc quatre volumes, mais le dernier volume, écrit en 2021, n’a toujours pas été traduit en français et publié, et rien ne laisse paraître qu’il le sera. J’ai envoyé un courriel à l’éditeur français pour les engueuler, mais je n’ai reçu aucune réponse. Par contre, cela ne nuit pas à la lecture des trois premiers, chacun pouvant être lu séparément.

Ciechelski, Olivier. Le livre des prodiges. Rouergue Noir, 2025

(4ème de couverture) : « Nora a été reçue première au concours d'officier de police judiciaire. Pourtant, un an plus tard, elle est toujours simple patrouilleuse. D'ailleurs, au commissariat, elle n'est ni comprise ni acceptée. Et certains de ses collègues n'hésitent pas à chahuter les convictions de cette croyante fervente. Une nuit, alors qu'elle fait une ronde avec deux collègues, le vieux Djabri qui a grandi ici même, sur la presqu'île de Gennevilliers, dans les bidonvilles dont les zones portuaires ont écrasé la mémoire, et William, timide sous-brigadier tout juste arrivé de sa province, l'équipage découvre les victimes de ce qui est peut-être un accident, plus sûrement un crime. Convaincue que cette affaire est la sienne, Nora s'affranchit de l'autorité de ses chefs pour mener sa propre enquête, hors de tout cadre légal mais galvanisée par une nécessité qui la dépasse. Dans ce roman hypnotique, Olivier Ciechelski met en scène les habitants qui, aux marges des villes, mènent des existences dangereuses et secrètes, approchant des puissances insoupçonnées, déchaînant parfois des forces qui tiennent du prodige. » Policière fervente catholique, issue de la diaspora camerounaise, Nora Kidjo est un personnage singulier. En fait, tout les personnages sont assez singuliers dans ce roman, dont l’intrigue policière, quoique intéressante et bien menée, n’est pas l’intérêt principal de ce livre. Celui-ci réside plutôt dans l’écriture, impressionniste bien que précise, entre le conte et le portrait social. On se laisse envoûté, dans tous les sens du terme.

Dayan-Herzbrun, Sonia. Le sionisme, une invention européenne. Genèse d’une idéologie. Lux, 2025

Née au début de la Seconde Guerre mondiale dans une famille juive originaire d’Europe centrale et réfugiée en France pour fuir le nazisme, Sonia Dayan-Herzbrun est professeure émérite de sociologie politique à l’Université Paris Cité. Elle est l’autrice de nombreux articles et ouvrages dans lesquels elle poursuit une critique de la colonialité. Elle rappelle dans ce livre que le sionisme chrétien est antérieur au sionisme politique de Theodor Herzl. Initié par l'impérialisme européen devenu occidental, il a toujours été, quelque soit sa déclinaison, une idéologie coloniale, tandis que la tradition juive, dans ses divers courants, avait jusqu'au génocide des Juifs d'Europe et à la création de l'État d'Israël, toujours été « diasporique, antinationaliste et donc antisioniste ». Ces rappels historiques fournissent de précieuses clés de compréhension du présent, à un moment où le déni et les mensonges entravent toute discussion. Un petit livre précis et bien informé, rapide à lire et qui nous permet d’avoir une lecture plus informée de l’actualité politique.

Gauthier, Louis. «Le pont de Londres», in Voyage en Inde avec un grand détour. Fides, 1988

La suite de « Voyage en Irlande avec un parapluie » pour laquelle je ferais les même critiques. Il ne s’agit pas d’une chronique de voyage, sauf peut-être celle d’un voyage intérieur de la part d’un auteur qui se cherche. Évidemment cela aurait pu être intéressant, sauf que…cela ne l’est pas. Du moins cela ne m’intéresse pas, moi, car Louis Gauthier n’a possiblement pas le talent pour donner à son nombrilisme une vocation universelle. Je suis sans doute trop dur, mais je ne lirai pas « Voyage au Portugal avec un Allemand » et le dernier opus de ce voyage en Inde raté qui s’intitule «Voyage au Maghreb en l'an mil quatre cent de l'Hégire ».

Giorda, Leo. L’ange gardien. Une enquête de Woodstock. Gallmeister, 2022

« A Rome, dans le quartier de San Lorenzo, le corps décapité d'un orphelin est retrouvé dans une poubelle. Le vice-questeur Chiesa est persuadé d'avoir trouvé le coupable. Déterminé à prouver son innocence, le suspect contacte un détective privé, Adriano Scala, alias Woodstock, qui possède une faculté peu ordinaire. Sous l'emprise de la drogue, ses fonctions cognitives sont décuplées. Premier roman. » Deux personnages antinomiques : Woodstock, un instituteur, hippie retardé, qui habite chez sa mère, baba cool accroc aux drogues, qui utilise ses dons pour aider les démunis ; un policier au physique aryen, relativement fasciste et opportuniste. Les deux réunis cela donne un tandem amusant et efficace, surtout dans le cadre d’une société italienne bouillonnante. Léger, amusant, à lire sans se prendre la tête.

Godelier, Maurice. Quand l’Occident s’empare du monde (XVème-XXIème siècle). Folio/Essais, 2023, 526 p. + annexes

Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser? C’est la question que pose l’anthropologue français Maurice Godelier. Pour y répondre l’auteur propose une vaste histoire descriptive de la conquête du monde par l'Occident sur les 500 dernières années. C'est très complet et aussi détaillé que possible pour une aussi vaste entreprise. Cette étude repose sur les concepts de modernisation et d'occidentalisation. Par modernisation Maurice Godelier entend : "Se moderniser, c'est changer l'état d'une société dans le but de faire mieux que par le passé dans plusieurs domaines de la vie sociale : dans le domaine militaire, dans le domaine économique, dans le domaine de l'état dans le domaine politique, dans le domaine de la vie quotidienne,... ". Par occidentalisation il entend : "s'occidentaliser, c'est emprunter à l'Occident les moyens d'accroître sa puissance et sa richesse, et mieux administrer l'État. C'est aussi modifier en profondeur les modes de pensée et les façons de vivre des populations". Maurice Godelier montre qu'au cours du temps des pays ont pu se moderniser sans s'occidentaliser (comme le Japon, par exemple), ou s'occidentaliser sous l'emprise de leur colonisateur sans se moderniser réellement et librement. C'est souvent dans ces anciennes colonies ou semi-colonies des pays occidentaux au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie, que la lutte contre l'hégémonie occidentale est la plus déterminée, notamment dans les pays musulmans, et la plus puissante, notamment en Chine. Un livre très instructif, bien documenté, une somme impressionnante, surtout quand on considère que Maurice Godelier était âgé de 89 ans quand il l’a publié !

Han, Byung-Chul. La fin des choses : Bouleversements du monde de la vie. Actes Sud, 2022 (Questions de société)

J’ai lu plusieurs livres de ce philosophe d’origine sud-coréenne installé en Allemagne où il a fait sa formation en philosophie en s’intéressant entre autres à Heidegger. Et c’est toujours un plaisir intellectuel de le lire et, inévitablement, j’annote toujours abondamment ses livres. C’est à la disparition du monde des "choses" ou des "objets" que Byung-Chul Han consacre ce nouveau livre. Les choses stabilisent la vie humaine, lui confèrent une continuité. Pôles de repos du monde, les choses sont aujourd'hui totalement recouvertes par les informations. Mais il n'est pas possible de séjourner auprès des informations… Quel rapport entretenons-nous désormais avec les choses ? Que deviennent-elles lorsque, pénétrées par les informations, elles deviennent elles-mêmes des informations et s’immatérialisent ? Han poursuit sa critique de la rationalité technique et numérique en s’interrogeant sur la signification des objets et leur effet dans notre existence. Stimulant !

Marsan, Jean-Sébastien. Pierre Vadeboncoeur, le compagnon de route / préface d’Yvon Rivard ; postface d’Alain Vadeboncoeur. Presses de l’Université Laval, 2025

De publication récente, ce livre se veut une introduction à l’œuvre de l’essayiste québécois Pierre Vadeboncoeur, dont la plume fit les beaux jours de la vie littéraire et politique du Québec des années 1950-1960 jusqu’au milieu des années 2000. Un œuvre multiforme, touchant autant à la politique, la vie sociale, la littérature et les arts plastiques, sans oublier son importance au niveau de la vie spirituelle au sens large. Ce livre à pour but de nous donner le goût de retourner voir du côté de l’écriture de ce pilier de la pensée québécoise, autant dans ses essais que son abondante correspondance. La postface de son fils, le médecin urgentologue Alain Vadeboncoeur, nous peint aussi un portrait touchant de l’homme que fut Pierre Vadeboncoeur.