Lectures de juillet 2026
Daniel Ducharme
Clermont-Tonnerre, Adélaïde de. Je voulais vivre. Grasset, 2025
Ceux qui aiment Alexandre Dumas aimeront ce magnifique roman d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre, un nom original qu'on croirait tout droit sorti du 17e siècle ! Je voulais vivre raconte l'histoire de Milady de Winter, de son nom Anne de Breuil ou Charlotte Backson. Dumas en a fait l'archétype de l'intrigante, du mal absolu, de la presque sorcière… mais Clermont-Tonnerre renverse ce statut en nous offrant une vision sublime de la jeune femme qui, rappelons-le, est morte à l'âge de vingt-cinq, jugée et exécutée par ses bourreaux : d'Artagnan, Athos, Percy de Winter. La version de l'autrice est tout à fait plausible. En tout cas, moi j'y ai crue ! J'ai adoré ce roman que je recommande à tous les fans d'Alexandre Dumas.
Gruda, Agnès. Mourir, mais pas trop / nouvelles. Boréal, 2016
Ce recueil compte treize nouvelles, toutes ayant un lien direct ou indirect avec la mort. Des textes magnifiquement écrits qui, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ne sont ni sinistres ni macabres. Après tout, la mort fait partie de chacun de nous, car on a tous perdu un grand-père, un oncle, un ami. Si ces événements peuvent être qualifier de malheureux, ils ne sont pas tragiques pour autant. La nouvelle Un matin presque comme les autres, par exemple, est remplie d'espoir. D'autres, comme La chambre froide, premier texte du recueil, peuvent en effrayer plus d'un… mais quand l'auteure boucle la boucle avec Toute la beauté du monde, on ne peut que saluer la réussite de ce recueil qui, à l'instar de Onze petites trahisons (voir les lectures de juin 2026), vaut la peine d'être lu.
Harvey, Jean-Charles. Les demi-civilisés. Ouvrage libre de droit, c1934
Un roman mythique, surtout parce qu'il a été interdit dès sa sortie par les autorités ecclésiastiques du Québec conservateur des années 1930. L'auteur exprime ses idées libérales — nous sommes tout de même loin des préoccupations sociales — dans une société hantée par la peur du changement, même si les moeurs, plutôt souterraines, s'avèrent beaucoup plus libres que nous pourrions le penser. Mais les mots sont plus dangereux que les faits… Malgré le style de l'auteur assez ampoulé, au lyrisme parfois digne des romantiques français du 19e siècle, ce roman est agréable à lire, et je pense qu'il faut le lire pour mieux comprendre le monde sclérosé des années 1930 du Québec. En prime, une belle histoire d'amour…
Lavallée, Ronald. Tous les loups. Fidès, 2022
Matthew Callwood, le même héros que dans Le cadavre du garçon exquis (roman lu en 2025), se retrouve dans le nord du Canada, vraisemblablement à l'ouest de la Baie d'Hudson, au début de la Première Guerre mondiale. Dans cette immense région, où la nature sauvage constitue un personnage à part entière, il part à la recherche de Moïse Morneau, un homme accusé de double meurtre. En compagnie d'autochtones, de métis et de quelques Blancs, il chemine dans l'adversité. Seule Fran, une métisse du village de quelques années son aînée, apporte un peu de douceur dans cette vie rude. J'ai adoré ce roman que j'ai lu en quarante-huit heures.
Zenatti, Valérie. Dans le faisceau des vivants. Éd. de l'Olivier, 2019
Il est rare qu'une traductrice consacre un livre — et qui plus est, un roman — à un écrivain qu'elle traduit, en l'occurrence Aharon Appelfeld (1932-2018), un écrivain israélien qui a connu, alors qu'il était encore un enfant, l'horreur de la Shoah. Troublée par sa mort en janvier 2018, elle a entrepris de rédiger ce récit empreint d'émotion. Au fil du temps, une amitié forte s'est tissée entre elle et l'écrivain, de quarante ans son aîné. D'Appelfeld, j'ai lu un roman et un recueil de nouvelles — Katerina et Tsili — au début des années 2000. Mais l'envie me prend de lire d'autres œuvres de cet auteur qui excelle surtout dans la nouvelle. Dans le faisceau des vivants, s'il s'agit bien d'un roman, est tout entier bâti sur les souvenirs qu'a conservé Valérie Zenatti de l'écrivain israélien. Le moment fort est en deuxième partie, quand la narratrice raconte son séjour à Czermowitz, la ville à l'est de l'Autriche-Hongrie où né Appelfeld. Aujourd'hui, elle porte le nom de Tchernivtsi et située en Ukraine, bien qu'elle serait plus proche — culturellement parlant — de la Moldavie et de la Roumanie. Ah l'absurdité des frontières… Des 80 000 Juifs que comptaient la ville en 1930, il ne reste presque plus rien. Dans les faisceau des vivants est un roman tout intérieur. À lire lentement.
Villeneuve, Marie-Paule. Derniers quarts de travail / nouvelles. Triptyque, 2004
Dix nouvelles autour de la thématique de la vie au travail. Une bonne idée de regrouper des textes autour d'un sujet commun, à la condition qu'ils soient à la hauteur. Ceux-ci s'avère parfois agréables à lire, mais ils ont le malheur de venir tout de suite après ceux d'Agnès Gruda. Il vaut mieux ne pas comparer… En revanche, il se compare bien avec le recueil de Geneviève Boudreau, lu le mois précédent.
Bandes dessinées
Guerrier, Vignolle et Buzzari. Albertine a disparu. Glénat, 2025
À Courteville, une petite à de l'est de Paris, une vielle dame ne donne plus signe de vie depuis longtemps. Le maire se pose la question en cette période pandémique. En cherchant à la voir, elle s'aperçoit que la maison est abandonnée. C'est alors qu'on découvre qu'elle serait décédée depuis une bonne dizaine d'années. Son fils et sa femme ont un comportement inhabituel. Mais le fils décède à son tour, sans qu'on sache ce qui s'est passé. Et on ne retrouve pas le corps. Une magnifique bédé qui met en scène un maire dévoué. Dommage qu'on ne connaisse pas le mot de la fin.
Rabagliati, Michel. Paul à Québec. La Pastèque, 2009
La première fois que je lis ce "classique" de la bédé québécoise. Au début, je trouvais ça plutôt ordinaire… mais j'ai vite embarqué dans l'histoire de la vie du beau-père de Paul, de sa jeunesse jusqu'à son décès. Certes, c'est plutôt québécois tricoté serré, mais ça m'a plus, cette vie ordinaire, ben ordinaire.
Pierre Rivet
Aira, César. Le congrès de littérature. Christian Bourgeois éditeur, c1997, 2016
Cesar Aira est un écrivain argentin, qui écrit surtout des romans courts et qui est influencé par la littérature française, particulièrement par le mouvement dadaïste et surréaliste. J’ai entendu parler de lui dans le roman de Patrice Lessard, commenté plus loin. Cesar est un écrivain, invité à un colloque de littérature au Vénézuéla. Mais il est aussi, à temps perdu, un scientifique (version savant fou), spécialiste autodidacte du clonage. Comme tout les savants fous, il compte devenir le Maître du monde, et pour cela se créer une armée de clones de l’écrivain Carlos Fuentes. Malheureusement, il ne parvient à cloner que la cravate de soie bleu de celui-ci, ce qui engendre des milliers d’asticots bleus géants qui envahissent la ville où a lieu le colloque. Comment régler ce problème? Un court roman absolument fou, original, qui nous surprend et nous dépayse totalement.
Archambault, Gilles. Le voyageur distrait. Boréal, c1981, 2006
Le narrateur, alter ego d’Archambault, lui aussi écrivain, est enrôlé par un ami universitaire qui veut écrire à quatre mains un livre sur Jack Kerouac. Peu convaincu, le narrateur se laisse néanmoins embarqué, surtout avec, en arrière plan, l’idée de profiter d’un passage à San Francisco pour revoir un ancien amour qui s’est mal terminé. L’écriture est du Gilles Archambault pur jus, avec le narrateur qui nous confie son mal de vivre, ses atermoiements amoureux, sa vision de la littérature. Cela se lit bien, mais j’avoue préféré l’auteur dans le style court des nouvelles et des récits, et être moins intéressé par les déboires amoureux d’un écrivain neurasthénique. Mais reste l’ombre de Jack Kerouac et du jazz…
Bouillier, Grégoire. Un printemps avec Arsène Lupin. Équateurs France Inter, 2026
J’ai déjà parlé, en mal, de cet auteur, le mois passé. Je n’ai pas changé d’idée sur lui et son ego, d’après moi surdimensionné, mais Arsène Lupin étant le personnage favori de ma jeunesse, je ne pouvais passer à côté de ce livre. Au départ émission de radio, Un printemps avec Arsène Lupin est le texte de cette émission. De lecture aisé et agréable, on y apprend beaucoup, et de manière ludique, sur Arsène Lupin et son créateur Maurice Leblanc. Évidemment Bouillier en profite pour parler de lui, mais ça n’a pas trop entravé ma lecture. Lecture d’été…ou de printemps, pour les fans de Lupin.
Canfora, Luciano. Le porc-épic d’acier : Occident, dernier acte. Lux, 2026
« À l’heure où le soi-disant monde libre se disjoint, il est plus que jamais essentiel d’interroger la notion d’Occident. C’est à cette tâche que s’attelle le grand historien et philologue italien dans ce pamphlet cinglant et érudit, en remontant aux origines du « nous » occidental, arrogant et belliqueux. Retraçant ses fluctuations et incohérences, de la guerre de Troie à la chute du mur de Berlin, Canfora démontre que cette entité n’a jamais été autre chose qu’un outil de propagande. Tout comme les valeurs dont elle se prévaut – la démocratie, la liberté, le progrès – pour justifier la colonisation du monde.» Ce résumé, trouvé sur le site de BAnQ, m’a amené à lire ce livre, car le sujet m’intéressais et, avouons le, il n’était pas très long à lire. Le livre est intéressant. L’auteur est sûrement un érudit. Mais, le résultat est un peu décousu. On ne sait pas trop où l’auteur va, et le chemin qu’il prend semble peu balisé. Tout de même une lecture intéressante.
Gauthier, Louis. « Voyage en Irlande avec un parapluie », in Voyage en Inde avec un grand détour. Fides, c1984, 2005
Premier jalon d’une série de « livres de voyage », ce voyage en Irlande avec un parapluie, car effectivement il pleut toujours, a, en fait, peu à voir avec le livre de voyage. Nous ne sommes pas ici chez Nicolas Bouvier et son « Usage du monde ». Le voyage, et les pays visités, ont peu d’importance en fait. Ce qui en a c’est plutôt le voyageur, Louis Gauthier, née en 1944 à Montréal, écrivain, mais qui, déjà, remet en question l’écriture, la littérature, la vie, le Québec, l’amour, enfin bref, le gros spleen existentiel. C’est peut-être une idée que je me fais mais, à lire Archambault, Major, Gauthier, Aquin, etc., il semble que la littérature québécoise (ou toute littérature?) a longtemps baignée dans un marasme existentiel. C’est probablement encore le cas, mais peut-être que les raisons ont changées. Donc cela ne donne pas le goût d’aller en Irlande, ni probablement de passer une soirée avec l’auteur. Mais je vais tout de même lire les autres destinations car, comme le disait André Gide: « C’est avec les beaux sentiments que l’on fait de la mauvaise littérature », alors essayons les moins beaux sentiments.
Jallon, Hugues. Le temps des salauds: comment le fascisme devient réel. Éditions Divergences, 2025
" Dans Le temps des salauds, Hugues Jallon ( éditeur et écrivain français) livre un diagnostic sans concession de notre époque, marquée par la banalisation rampante de l'extrême droite et la complicité active de ceux qui prétendent encore défendre la République. Plutôt que de décrire la montée du fascisme comme une fatalité historique ou un glissement involontaire, l'auteur rappelle que ce moment politique est rendu possible par des choix, des visages, des discours. Le fascisme n'est pas une résurgence brute du passé, mais une adaptation raffinée, masquée, intégrée à un capitalisme néolibéral qui déstructure le lien social tout en promettant sa renaissance. Par ce double jeu, le salaud devient à la fois « l'artisan du chaos et la force de rappel à l'ordre ». Pour mieux saisir la trahison démocratique à l'œuvre, Jallon démonte avec précision les mécanismes de compatibilité et de compromission, désignant comme « salauds » ces figures des élites politiques, intellectuelles ou économiques qui, tout en proclamant leur attachement aux valeurs républicaines, adoptent, diffusent et légitiment les idées de l'extrême droite. Il pointe le rôle déterminant du monde intellectuel, du patronat, et des médias dans cette dynamique de fascisation douce, où la confusion sémantique et les faux-semblants servent de refuge aux renoncements. Texte d'une grande clarté politique, Le temps des salauds nous oblige à voir ce qui se joue derrière les postures modérées, les discours lisses et les ambiguïtés tactiques. Il pose la seule question qui vaille : à quel moment cesse-t-on de combattre le fascisme et commence-t-on à le servir, même en prétendant le contenir ? " Par Laurent Grisel, Babelio.com, le 13/01/2026
Lenhardt, Melissa. Les femmes d’Herser Ranch. Le Cherche Midi, c2018, 2021
Quatrième de couverture : « Il était une fois, dans l'Ouest, cinq femmes puissantes…. Parce qu'à la mort de son mari, Margaret Parker voit son ranch lui échapper, elle et ses compagnes décident de tourner le dos à la loi. Elles s'appellent Joan ou Stella, Ruby, Hattie, elles sont blanches, elles sont noires, elles sont soeurs, victimes des hommes et de leur justice inique. À elles toutes, elles forment le gang Parker - auquel nulle banque ne résiste. À travers le Colorado, leur chevauchée fantastique fera trembler les propriétaires terriens, tout l'édifice d'un Far West où les femmes, en théorie, n'ont pas leur place. Libre à elles, désormais, d'écrire leur propre légende…» J’avoue que je suis un fan des westerns qui vont chercher le « tit gars en moi ». J’ai vu, je crois, tous les westerns américains depuis les années 50 (je ne m’en vante pas trop puisque, pour la plus part, je les ai écoutés les après-midis que j’aurais dû être à l’école), et toutes les séries westerns, de Bonanza à Deadwood. Enfin bref, je ne pouvais faire autrement que de lire ce western. Très différent du genre habituel, car il s’agit d’un western féministe, anti-raciste, queer, bref un western « woke » ! L’histoire de ce gang de femmes hors-la-loi est racontée sous différents angles: le témoignage, dans les années 30, de la dernière survivante, le journal de deux personnages, des articles de journaux et même une entrevue avec une historienne ! Je sais que que ces artifices littéraires ont été utilisés à maintes reprises, mais je dois dire, qu’ici, le truc est terriblement efficace, car il amène un certain suspense avec les faits qui se précisent selon les différents témoignages. On s’attache aux différents personnages, on tremble pour eux, on est émerveillé par leur habilité à éviter les pièges. Ma bonne lecture divertissante du mois de juillet. Et cela ferait une excellente série télévisée!
Lessard, Patrice. La poésie. Les éditions XYZ/Quai No.5, 2026.
Un écrivain québécois, qui s’est vu refusé un texte par un éditeur, qui en a marre du Québec et de la vie, part pour Buenos Aires, dans l’idée d’écrire un ultime texte inutile et inédit pour ensuite se suicider. Plutôt macabre comme livre dites-vous ? Oui et non, car on devine que l’écrivain changera d’idée, ou du moins reportera son projet à une date ultérieure, car tout du long de ce livre, c’est ce texte inutile que relira l’écrivain, l’émaillant de commentaires entre parenthèses. Le maniement de la langue est habile, l’ironie souvent présente, mais on se demande un peu où nous mène cette réflexion sur l’acte d’écrire, et le suicide, sinon à une impasse dans un monde où le social ne semble pas avoir une grosse présence.
Major, André. À quoi ça rime ? Boréal, 2013
Daniel Ducharme l’ayant commenté le mois dernier (juin 2026), je ne répéterai pas ce qu’il a écrit. Je me contenterai de dire que ce roman (?), ou ce récit (?), marque une parenthèse dans l’oeuvre d’André Major, qui avait quitté la fiction ( il s’en explique dans le premier tome de ses carnets, Le sourire d’Anton ou L’adieu au roman) pour se dédier aux carnets et à la publication de sa correspondance (avec Jacques Ferron et Pierre Vadeboncoeur). Les derniers carnets ont été publiés l’année dernière et couvraient les années 2008 à 2014. J’espère qu’il y aura bientôt une autre publication car il y a tout de même un « trou » de douze ans dans la vie de monsieur Major. Sinon, pour parler de l’écriture qui a tant ébloui Daniel, elle est effectivement agréable, quoique austère, et un peu conservatrice, typique d’une génération formée par les cours classiques et la « grande» littérature française et russe, ainsi que les auteurs populaires dans les années 30-40-et 50. Il faut dire qu’André Major, même s’il fut l’un des fondateurs de Parti Pris, n’a jamais adhéré au mouvement faisant du « joual » la langue littéraire du Québec (mouvement qu’il a toujours durement critiqué, particulièrement dans l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu, qu’il définit comme étant une « boursouflure »(!)).
Tremblay, Jennifer. Le poids d’un piano. Récit, XYZ, 2025.
Écrivaine et éditrice, Jennifer Tremblay se départit de tout pour partir en voyage pendant onze mois, être une écrivaine nomade. Cinq ans plus tard, en voyage en Angleterre, elle se remémore cet épisode fou et grisant de liberté. Ces deux récits de voyages sont enchâssés dans « Le poids d’un piano » pour raconter l’expérience singulière de vouloir contrôler sa propre vie. Une courtepointe de courts anecdotes, d’une ou deux pages, trace la figure de cette expérience. Amusant, de lecture agréable et vite oubliée, donc intéressant mais pas transcendant.