Lectures de septembre 2026
Lyne DesRuisseaux
Proulx, Monique. Enlève la nuit. Éditions du Boréal, 2022
C’est l’histoire de Markus, un jeune de 21 ans qui quitte sa communauté religieuse stricte et étouffante, pour tenter de vivre dans la jungle urbaine, qu’il appelle le « Frais monde ». On comprend rapidement qu’il quitte une communauté d’hassidiques et que le choc culturel est immense. Rêvant d’apporter la lumière à ceux qui souffrent dans la nuit, il cherche comment s’intégrer tout en conservant son âme. Il rencontre sur sa route deux coreligionnaires, qui l’amèneront vers sa propre lumière.
Séguin, Marc. Madeleine et moi. Leméac Éditeur, 2024
Un récit dans lequel ce peintre et écrivain parle de sa fascination pour le peintre Ozias Leduc, qui forma Paul-Émile Borduas, et est connu notamment pour ses œuvres réalisées dans plusieurs églises du Québec, dont à Shawinigan-Sud. Séguin, au fil d’un pèlerinage dans quelques églises, commente quelques œuvres religieuses et toiles de chevalet, dont la « Madeleine repentante ». Cette toile l’ayant fortement troublé, il entreprend une série de « Madeleine », qui sont l’occasion d’évoquer plusieurs facettes de son travail. On apprend beaucoup sur la technique et la pratique de la peinture, ainsi que sur son rapport à Borduas, dont il a acheté l’atelier à l’Île-aux-Oies. J’ai lu cette plaquette d’une centaine de pages avec beaucoup de plaisir, ayant jadis travaillé à documenter la vie de « M. Leduc », comme dit Marc Séguin, pour mon ami et écrivain Daniel Gagnon.
Tricoteuses et dentellières. Éditions Marchand de feuilles, 2024
Voici un recueil de textes de quatorze écrivaines, artistes et artisanes ou militantes, abondamment illustré. Que ce soit une évocation du caractère libérateur ou apaisant de la création, un rappel du rôle joué par des tricoteuses pour encoder des messages pendant la Résistance française, ou encore la découverte du militantisme féministe de certaines tricoteuses, j’ai aimé naviguer dans ces récits et témoignages. Y ont contribué entre autres Perrine LeBlanc, Catherine Voyer-Léger et Audrée Wilhelmy.
Daniel Ducharme
Orélien, Thyléson. C'était ça ou mourir. Boréal, 2026
Ce roman raconte le chemin parcouru par un Haïtien, professeur d'histoire dans une école publique à Carrefour-Feuilles, une agglomération de Port-au-Prince. Après une attaque d'un gang armé, il décide de tout quitter — il ne lui reste plus rien, de toute façon. De chapitre en chapitre, on suit son parcours de la République Dominicaine jusqu'au chemin Roxham à la frontière de l'État de New York et du Québec. De chapitre en chapitre, on le voit qui s'accroche à la vie. Pour vous dire la vérité, le roman de Thyléson Orélien m'a ennuyé : trop lourd, trop tragique, trop métaphorique. Je sais que son parcours est terrible, mais il n'est pas possible de raconter une histoire, si tragique soit-elle, sans la distance que procure l'humour. Ça devient intenable. Heureusement, les trois derniers chapitres rachètent le reste, car il y a une fin heureuse à ce roman trop bouleversant. La fin est moins heureuse pour l'auteur qui n'est pas prêt de se relever après les dénonciations sur l'utilisation de l'IA. Mais c'est une autre question que je ne tiens pas à aborder ici. Ce roman, en quelque sorte, fait l'éloge du réfugié, jouant sur les émotions des Occidentaux dont certains considèrent le flot incessant de réfugiés comme une menace. C'est un roman politique. Et ça, j'ai moins aimé.
Zola, Émile. Thérèse Raquin. Arvansa Éditions, c1867
J'ai envie de lire les romans d'Émile Zola. Pas les Rougon-Macquard, car j'en ai lu pas mal dans les années 1980. Non, je fais référence aux autres romans de l'écrivain, ceux qui ne se rattachent à aucune suite romanesque. Et j'ai commencé par le plus connu : Thérèse Raquin. D'emblée je préfère Balzac à Zola, même si les romans de celui-ci sont beaucoup mieux structurés, ce qui en facilite la lecture. Mais ce psychologisme du triangle formé par Thérèse, son cousin Camille et Laurent m'a ennuyé. Cela préfigure les romans de la première moitié du 20e siècle, qui souffre souvent du même problème. Même si Zola nous fait l'économie des interminables descriptions qu'on rencontre chez Balzac, il y a tout de même une lourdeur narrative. Un bon roman, un classique, mais il m'a tout de même ennuyé, même si je l'ai lu jusqu'à la dernière ligne.
Bandes dessinées
Jim et Mig. Un livre oublié sur un banc. Grand Angle, 2014-2015. 2 vol.
Je ne suis pas un adepte des romances, mais celle-ci tourne autour des livres et des écrivains, donc ça m'a intéressé. Dans cette bédé en deux volumes, on suit l'histoire de Camélia, une jeune fille qui trouve un livre sur un banc de parc. En le feuilletant, elle découvre des passages surlignés qui, mis bout à bout, constituent des messages. Elle se prend au jeu. La jeune fille est charmante, les dessins sont beaux, l'histoire est amusante. Un roman graphique feel good, donc.
Rabagliati, Michel. Paul à la pêche. La Pastèque, 2006
Je commence à comprendre la notion de roman graphique, car cette suite de bandes dessinées de Michel Rabagliati sont de véritables romans, des romans qui peignent le Québec — du moins, le Québec qui me ressemble, celui de mon milieu — avec une incroyable justesse. Paul à la pêche raconte les vacances du couple autour de 1990 alors qu'ils ont loué un chalet dans une pourvoirie avec son beau-frère, sa femme (la soeur de Monique) et leurs deux filles. La dernière partie raconte la naissance de leur fille après quelques difficultés. C'est humain, authentique, et ça me donne envie de poursuivre avec d'autres titres de l'auteur.
Rabagliati, Michel. Paul au parc. La Pastèque, 2011
Paul dans les années 1970 alors qu'il pratique toutes sortes d'activités, dont le scoutisme avec Daniel, un gars de quelques années plus âgé que lui. Ce début d'adolescence se déroule avec la Crise d'octobre en toile de fond. Ce n'est pas la meilleure bédé de la série, mais j'ai apprécié, sans doute parce que je me reconnais là-dedans. J'avais 13 ans en 1970.
Pierre Rivet
Côté, Benoit. Le grand jeu. Varia/Proses de combat, 2026
En 2017, Benoit Côté, compositeur et docteur en musique, publiait son premier livre, un essai philosophique — Propositions de clarté — qui ne parlait absolument pas de musique, mais fut finaliste aux prix littéraires du Gouverneur Général. Après quelques romans et une participation au théâtre documentaire «Rue de lait», le voici qui récidive dans l’essai philosophique avec Le grand jeu. Il continue un peu sur la même lancée que lors de son premier essai, en essayant de tout repenser à neuf à partir de sa seule conscience et de son expérience de vie. Pas de charabia philosophique mais une langue qui se veut claire et prosaïque pour nous guider, pas à pas, dans sa manière de voir les choses, depuis notre simple dépendance aux habitudes jusqu’à notre place dans l’univers. Mais attention, la lecture de ce livre n’est tout de même pas aisée, il faut y aller tranquillement, petit à petit, pour s’approprier sa façon de penser, son style d’images, son vocabulaire. Un livre à lire et, comme le premier, à relire quelques fois.
Dionne, Bernard. Et l’avenir était radieux. Fides, 2017
L’auteur, aujourd’hui retraité, fut professeur d’histoire à l’UQAM, et cela explique le côté très documenté de cet oeuvre de fiction qui a pour cadre le Québec des années 1930 et, surtout, la guerre civile espagnole qui sert de moteur à l’évolution des personnages. Il y a Pierre, qui, après un stage de formation révolutionnaire à Moscou, deviendra commissaire politique dans les Brigades Internationales. Mathilde, elle, infirmière à l’hôpital Sacré Coeur, suivra Norman Bethune jusqu’à Madrid, ville martyre, bombardée quotidiennement par l’aviation nazie. Et David, juif montréalais, qui sera au coeur des actions du bataillon Mackenzie-Papineau de Brunete à Barcelone. Leurs destins, à travers les horreurs de la guerre, se croiseront, et croiseront aussi des personnages historiques hauts en couleurs, comme les photojournalistes Robert Capa et Gerda Taro, ainsi que les journalistes Ernest Hemingway et Martha Gellhorn. Amours, sacrifices, héroïsme et trahisons sont au rendez-vous. J’ai bien aimé ce roman qui ne verse pas dans le manichéisme, et nous fait ressentir les tensions qu’il y avait entre les différentes factions qui composaient le camp républicains, ainsi que le rôle et la place qu’occupait le Parti communiste et les militants progressifs dans le Québec de cette époque.
Dionne, Bernard. Les grandes noirceurs. Fides, 2019
Ce deuxième roman de Bernard Dionne est un prolongement du premier. Nous retrouvons la plupart des personnages, ainsi que quelques autres, mais cette fois au coeur des bouleversements qui ont lieu en Europe (en France particulièrement) dans les heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale. Mathilde vit la guerre de l’intérieur, comme infirmière au Jewish Hospital, pendant que David, et sa soeur Esther, s’enrôlent dans le mystérieux Service Operation Executives (SOE) pour aider la Résistance en France. Encore une fois leurs destins croiseront ceux de personnages historiques, comme Klaus Barbie, le « boucher de Lyon », ainsi que son homme de main, le Waffen SS français Jacques Dugé de Bernonville, qui se réfugiera au Québec après la guerre, où il sera reçu chaleureusement par certains, et pourchassé par d’autres. Encore une fois, il s’agit d’un livre passionnant, qui nous offre un tableau historique, autant des batailles de l’ombre en Europe et dans les officines britanniques, que du climat politique et idéologique du Québec, et du Canada, de l’époque.
Dominique Fortier. Chambres noires. Alto, 2026
Attention chef-d’oeuvre ! Le plus récent roman (?) de Dominique Fortier tourne autour de la photographe Vivian Maier, franco-américaine ayant vécue à New-York et Chicago où elle était employée comme gouvernante auprès d’enfants de familles aisées. La photographie était pour elle plus qu’un art, un besoin, une façon de vivre et de voir. Elle ne prenait pas des photos pour les montrer, même que souvent elle se contentait des négatifs qu’elle n’imprimait même pas, n’a jamais même essayée de faire une exposition ou de les vendre, comme Emilie Dickinson qui n’écrivait pas de la poésie pour être publiée. Un livre que je recommande chaudement, comme tous les livres de Dominique Fortier, qui nous ensorcèle par sa langue, par la profondeur du propos, et même par la richesse de l’édition.
Roux, Emmanuel. Pour que rien ne change. Sciascia, les lucioles et l’extrémisme du centre. Raisons d’agir, 2026
On connaît assez bien les écrivains et intellectuels français importants dans la description et la critique de la société et du système politique et économique. Mais on connaît moins les écrivains et intellectuels italiens qui font le même travail critique. Pourtant, la société italienne est un laboratoire politique important, assez souvent prémonitoire des changements qui frapperont nos sociétés. Sans avoir à remonter à l’époque de la civilisation romaine, elle fût la première à développer le modèle mafieux, à implanter le fascisme, à ouvrir les bras au populisme. Ce n’est pas pour rien que des écrivains et intellectuels comme Antonio Gramsci, Ignazio Silone, Curzio Malaparte, Alberto Moravia, Umberto Eco, Pier Paolo Pasolini, sans oublier leur ancêtre, Nicolas Machiavel, sont importants dans le domaine de la réflexion critique sur notre société. Ce livre m’a permis d’en découvrir un autre, Leonardo Sciascia, écrivain et essayiste sicilien, dont l’observation de la vie politique sicilienne et italienne est ici présentée. «Il a très tôt discerné une « sicilianisation » à l’oeuvre en Italie, puis dans le reste du monde, tel un processus de désagrégation sociale et civique concomitant de l’hybridation du politique et d’un certain ethos mafieux (on n’a qu’à penser à Trump) ». C’est dans ce laboratoire politique de la contre-révolution mondiale, qu’était l’Italie des années 1970, qu’a surgi aussi ce que Sciascia a appelé « extrémisme du centre » pour qualifié un pouvoir revendiquant son indépassable centralité en suscitant ou désignant de manière indistincte des « extrêmes » (avec quoi nous sommes encore pris aujourd’hui, plus que jamais même, dans la campagne électorale qui a lieu au Québec, ainsi qu’en France) ». « Par cette pratique visant à son maintien, il (le pouvoir capitaliste en place) cherche à neutraliser toute réelle contestation, favorise le pouvoir autoritaire, et nous met au défi d’inventer une nouvelle pensée et pratique politique afin que quelque chose change vraiment. » (Merci au quatrièmede couverture pour les passages entres guillemets).
Vilas, Manuel. Alegria. Éditions du Sous-sol, c2019, 2021
Je vous avais déjà parlé du premier roman de Manuel Vilas, Ordesa, où il parlait du choc que lui avait causé la mort de ses parents. J’avais aimé ce roman pour certaines pages que je trouvais très inspirantes, tout en étant profondément agacé par cet espèce de culte envers son père et sa mère qui ne me rejoignait nullement. Je pourrais dire la même chose de ce second roman, Alegria, qui est de la même eau. L’œuvre autobiographique de Manuel Vilas se poursuit, l’auteur s’est remarié avec une Espagnole enseignant dans une petite université américaine, il revoit ses deux fils d’un premier mariage, et ses tournées de conférence l’amène dans différents hôtels. Des critiques ont dit de ce deuxième roman que l’auteur y renouait avec la joie. Pour ma part, je trouve que c’est beaucoup s’avancer, même si, effectivement, il y est beaucoup question de joie. Bref, encore de belles pages, de belles phrases, mais qu’il faut trouver dans un ensemble plutôt ennuyant. Je ne crois pas poursuivre dans l’oeuvre de cet auteur, mais sait-on jamais? « L’âme humaine c’est nous, nous tous, cherchant de l’amour, cherchant tous à être aimés chaque jour et attendant chaque jour la venue de la joie. Qu’attendre d’autres sinon ?» Que dire de plus ?